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Récits du futur

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Les lambris de la République couvent bien des réflexions. Le ministre des Savoirs et de la Connaissances fait les cents pas, contemple un instant « Socrate arrache Alcibiade du sein de la Volupté» de Jean-Baptiste Regnault. Il est minuit du 26 mai 2016 et la tâche est rude. Les rapports des experts et la pression de la rue obligent l’homme à sortir du bois. Les dernières réformes n’y suffisent plus. Les réseaux menacent de l’implosion tout le système de la formation, initiale et continue. Alors, ce soir, il met une note finale à son projet de loi. Pour cela, il faut reprendre le fil des événements et mettre en perspective les petits changements comme les grands bouleversements de ces dix dernières années.

En 2007, les techniciens du ministère saluèrent la performance. Les Espaces Numériques de Travail étaient déployés dans toute la formation initiale et supérieure… L’urbanisation jacobine des systèmes d’information permettait de gérer au mieux les départs à la retraite du corps enseignant et de faire rentrer de plein pied les enfants dans la société de la connaissance. L’édition modifia dans la foulée son modèle économique en singeant la télévision. Les manuels scolaires étaient désormais disponibles dans des bouquets numériques de savoirs. Bref, le ministère avait imaginé une infrastructure robuste et les régions payaient les factures, décentralisation oblige. D’aucuns se demandaient pourquoi ce projet n’avait pas touché la formation tout au long de la vie.

Les premiers retours d’expérience semblent prometteur, même si quelques les problèmes demeurent : désaffection de l’intérêt des études par les élèves, crispation du corps professoral. Le système se sclérose. Et, au bout de 24 mois, les ENT posent des difficultés. Le système est obèse d’informations et de groupes de travail. L’administration décida d’investir dans un moteur de recherche de dernière génération intégrant analyse sémantique et traducteur universel. Le fossé se creuse entre les générations, entre ceux qui savent se servir des réseaux, et les exclus du nomadisme cognitif. Les professeurs essaient tant bien que mal d’adapter les recettes de l’enseignement traditionnel à une organisation multi modale. Ils n’y arrivent pas.

Premier acte : une première rupture

L’étude sociologique de cette époque (vers 2010) montre que chaque adolescent interagit avec un réseau social de 150 à 300 personnes en moyenne sur les cinq continents. La cartographie relationnelle d’un individu présente au moins sept niveaux de relation, du plus proche au plus éloigné. Il multiplie les modes de communication en fonction des communautés auquel il appartient. Ils zappent d’une activité à une autre toutes les 20 minutes. Conséquence, les élèves et les étudiants ont détournés les outils pour leurs intérêts personnels. Les passionnés forment des communautés entre niveau scolaire. Ils dépassent les professeurs en ne suivant plus le programme. L’autodidaxie gagne en puissance. Il suffit qu’un professeur devienne animateur de savoirs plutôt que transmetteur de connaissances. Chaque apprenant est potentiellement un professionnel amateur. On se trouve dans une situation de pyramide renversée. L’important est d’être connecté et de développer son nœud relationnel.

Les TIC ont envahi les pratiques pédagogiques. Dans ce spectre large, il y a de tout. Certains professeurs mettent à disposition cours, exercices et annales à la disposition de leurs élèves et étudiant. L’absentéisme devient une norme… Les cours « ex cathedra » sont déserts. D’autres encouragent la participation et la critique constructive via des blogs et wiki. La majorité se sent abandonné dans une société autonome où l’individu ne supporte plus l’autorité. L’individualisme est roi. L’exigence de transparence ne supporte plus les murs des écoles et la hiérarchie des universités. Mais cela reste une exception, la majorité refuse de changer ses pratiques. Une première loi tente de restreindre l’usage de l’informatique dans les écoles. Le ministre tombe. Cela n’est plus envisageable.

Second acte au alentour de 2014 : mondialisation des savoirs

L’usage et la mondialisation ont bouleversé ce beau programme, mariant secteur marchand et organisation technocratique. Le capitalisme cognitif engendre des jeux pédagogiques vraiment multi joueur qui rassemblent plusieurs millions de citoyens apprenants. Les pays du Sud, et plus particulièrement l’Afrique, accélèrent la diffusion de ressources pédagogiques sous licence « creative Commons ». Chaque champ pédagogique possède désormais un wikipédia spécialisé. La banalisation des grilles P2P entraîne une vulgarisation des savoirs à grande échelle. On s’échange, on annote à grande vitesse tous documents sous la forme de post-it audio ou textuel. Une idée, pourvue qu’elle soit diffusée, se développe comme une bactérie, dépassant les prévisions de la loi de Metcalfe.

Les nouvelles lois sur la propriété intellectuelle imposent un tracking des méta-données. La popularité des licences « Creative Comons » accélère la diffusion des ressources pédagogiques « libres » et « publics ». Et l’Afrique propose des services d’animation de savoirs mondiaux sur la base du grillot. Une concurrence effroyable s’engage entre trois entités : l’institution, le privé et le communautaire. L’institution conserve la maîtrise des diplômes. Le privé inonde le marché de parcours pédagogique personnalisé multilingue avec coach pour chaque apprenant. Le communautarisme est un mélange de religieux et de démocratie participative.

La génération Y impose sa direction sous la forme de manifestation sporadique, de type flashmob. Ils veulent de la transparence et du respect. La spontanéité créative de leur mouvement inhibe le gouvernement. La pression monte d’un cran quand les salariés exigent du temps permanent à la formation. Sous la pression de la rue et des réseaux, le gouvernement met en place un ministère des savoirs. Il a 18 mois pour trouver une solution.

Troisième acte : nuit de la créativité

Le ministre relit sa proposition de loi. Il connaît ses ennemis, mais craint encore plus ses amis… On le lui reprochera. Droitistes et gauchistes ne rêvent que de pouvoir. Les capitalistes cognitifs à leurs circuits financiers. Il faut parfois aller contre sa classe, et croire en l’humain. Alors il relit une dernière fois sa déclaration Universelle des Savoirs et de la Connaissance :

- L’accès aux savoirs est libre et égal pour tous.

- La formation est un droit inaliénable pour tout individu de la naissance à la mort.

- Le droit d’auteur et les copyrights industriels sont abolis.

- Les échanges de pair à pair sont autorisés et encouragés.

- La créativité en réseau est un bien commun.

- L’homme est encouragé à passer un cinquième de son temps à étudier.

- Chaque individu doit parrainer au moins une personne dans sa démarche d’apprentissage.

Le ministre sent bien qu’il faut aller dans ce sens. Mais n’a vraiment pas l’intelligence de tout maîtriser. Alors, il hésite, allume son ordinateur et ouvre un premier wiki national pour construire collectivement nos besoins éducatifs.

Dictature ambiante

Le phénomène émergea et se développa en quelques dix-mois mois. Une idée simple. Chaque individu pouvait désormais s’affubler d’une étiquette présentant ses émotions, ses centres d’intérêts, sa bibliothèque personnelle de documents… Bref, l’ensemble de sa personnalité numérique. Les informations étaient stockées sur les nouvelles puces « personal RFID » de quelques millimètres carrés. On le portait sur ses vêtements ; la synchronisation se faisait à partir de son serveur personnel. Techniquement cela n’était pas très compliqué. Les formats étaient de plus en plus ouverts et l’interopérabilité était désormais la règle.

Mais, socialement, il en était tout autre. On pouvait gérer son identité numérique au travers d’un réseau P2P ambiant. L’effet de ce service transforma le quotidien des gens et se propagea comme un virus. La génération connectée s’empara du jouet et développa une intelligence collective en quelques semaines. Elle ringardisait l’école et l’institution de formation de masse. Elle poussa des formes de créativité inconnue jusqu’à ce jour. Les politiques hurlaient aux dangers d’une société sans garde fous où les détraqués pourraient s’attaquer aux âmes pures. Mais non, le corps social créait ses anticorps en repérant les individus potentiellement dangereux. Les pédophiles se repèrent à quinze mètres… Leur identité numérique n’est pas nette. Le groupe protégeait le faible. Ce n’était pas le paradis, mais au sein des réseaux apprenants, on avançait à grands pas dans la compréhension de la nature humaine et dans l’exploration de la pensée complexe. C’était cool. On s’échangeait de la musique, les corrigés des devoirs, les idées stupides ou farfelues, les jeux d’immersion totale. On contribuait oralement à la mémétique ambiante. D’une certaine manière la noosphère de Theillard de Chardin s’inscrivait dans le réel.

Dans le métro, des inconnus entamaient des discussions sur des sujets extrêmement diverses. Il y avait des effets d’agrégation sociale. Mais cela provoquait aussi des conflits terribles. Connaître les pensées des autres devient problématique à plus d’un titre. Il suffit d’analyser ton identité élargie pour te faire une raison des orientations d’un individu. Mais le mouvement alla en s’accélérant. La veille du 26 mai, le phénomène avait touché la majorité de la population. Dans le secteur de la formation, cela dépassait l’entendement. On estimait que 80% de la population apprenante échanger en permanence.

WhosWho/FrancoisDuport


	
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Page mise à jour le 15/03/2007 15:55 RSS