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Compte rendus 2006

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Scénario de synthèse de l'atelier "vie quotidienne", rédigé par WhosWho/AnneCarolinePaucot et WhosWho/DanielKaplan. Ce scénario incorpore un certain nombre de "paradoxes", de contradictions considérées non pas comme des problèmes, mais au contraire comme des vecteurs de changement et d'appropriation. Vous pouvez les retrouver au bas du texte.


Léa est en pleine préparation du repas de Noël pour sa petite famille décomposée. Pendant qu’elle installe la table, l’assistant du robot-cuisinier, une sorte de chiot sur roulettes rutilant comme une casserole, vient l’avertir qu’on attend d’elle un geste inaccessible aux robots : truffer la dinde.

Pendant qu’elle remplit la carcasse de farce, son communicateur sonne. Elle se fâche : « Tu vois bien que j’ai les mains prises ! ». Le frigo prend l’appel en s’excusant – c’est sa travailcoolique de patronne qui l’appelle, un 24 décembre à 18 heures ! Le visiocommunicateur masque la cuisine et les mains pleines de farce de Léa et les remplace par un environnement neutre. Non pas qu’elle ait quoi que ce soit à se reprocher, mais ce qu’elle est en train de faire ne regarde nullement son boss. Evidemment, elle n’avait rien de bien important à lui dire, ça aurait pu attendre lundi mais bon, c’est enregistré, classé, elle le retrouvera en allant au bureau et elle s’empresse donc de l’oublier.

Tout en aidant ses robots, Léa réactive l’écran de son réfrigérateur et donne une note de 12 aux ébats publics du couple Johnie et Adeline, 11 à l’intervention d’Albert sur le sexe assisté par ordinateur, 4 au dressage de robot chien par Micheline, qui a une fichue tendance à caresser ses puces dans le mauvais sens de l’électronique. Léa sourit. Son rejeton peut bien la considérer comme une handicapée technologique, elle est fière d’appartenir à différentes communautés d’experts et mieux encore d’avoir le privilège de pouvoir noter ses pairs.

Hugo va dans sa chambre et engage la conversation avec son père via l'écran qui donne directement dans son salon, à 200 km de là. Lors du divorce de ses parents, le juge a ordonné la mise en place de cette « fenêtre sur papa » réservée à la communication avec son père dans sa chambre. Il y a aussi une fenêtre sur maman chez papa, bien sûr. Elles sont réservées à Hugo et s’obscurcissent lorsque l’autre parent entre dans sa chambre. Au début la potentielle omniprésence paternelle lui pesait un peu, mais maintenant il apprécie les longs échanges qu’il a avec son père. Ils sont plus riches et nombreux que ceux qu’il a lorsqu’il est chez lui. Manque de chance, Marc, son père indique qu’il est en réunion pour l’instant. Hugo sourit. Une fois encore, son père a des difficultés à manier la fonction présent-absent. Le géolocalisateur indique qu’il est en ce moment chez sa nouvelle compagne.

A sa surprise, Léa ne peut plus accéder au forum sur le cirage de pompe des unijambistes dentistes. S’inquiétant de savoir pourquoi cette communauté l’a rejetée, elle découvre qu’une rumeur raconte qu’elle a des accointances avec les vendeurs de cirage. Elle blêmit et ne comprend pas. Hier encore, elle était la meilleure noteuse de cette communauté. Qui a bien pu lui faire ce coup-là ?

**

Tout le monde est enfin à table. Hugo a apporté sa « fenêtre sur papa » et l’a accrochée à la chaise qui lui fait face. D’un commun accord, Léa et son père Kim ont approuvé cette exception à la règle. Léa trouve tout de même Kim un peu absent : quelques sourires convenus, quelques remarques un peu plates. Il paraît plus jeune, aussi. Elle comprend vite : Kim n’est pas là du tout, il s’est fait représenter par un avatar. Elle en est triste pour Hugo mais se garde bien de lui dire. D’autant qu’elle se demande confusément si Hugo n'est pas au courant. Il y a deux ans, il avait modélisé un père Noël plus vrai que nature. Et si c’était Hugo qui avait créé l’avatar de son père ?

Jacques, Hélène et leurs deux enfants sont venus en personne cette année. Ils ont posé leur communicateur à côté d’eux, caméra sortie. Normalement, ça ne se fait pas à table, surtout avec des plats en sauce, mais ils avaient promis de dîner en même temps avec la famille d’Hélène.

Mamie Bertille est aussi là via un autre écran posé sur la table. La famille Martin possède bien sûr un projecteur holographique, mais la présence en 3D paraît encore un peu étrange, flottante, surtout lorsque la table paraît de temps en temps scier le tronc de la personne. En général, les gens réservent les hologrammes à des communications très particulières, un peu solennelles.

Bref, Mamie Bertille a pu s’isoler de son groupe de vieillards indignes en voyage au Baloutchistan pour partager ce repas de fête, malgré le décalage horaire. Dieu sait ce qu’elle mange de son côté. Ça a l’air gras. Justement, quelque chose du côté du coeur de Mamie couine avant qu’une voix sévère n’avertisse : « Attention à votre cholesterol ! Vous ne devez pas manger des plats en sauce, ni... » - Mamie Bertille cligne de l’oeil à l’attention de l’assemblée, porte sa main derrière son oreille et clic!, elle coupe la chique à son biomoniteur avec un sonore « Ta gueule ». Ca lui coûtera 10 euros d’assurance en plus, la belle affaire. La soirée commence bien.


Les "paradoxes" du scénario

  • Mobile / immobile : les technologies "mobiles" servent aussi à ne pas bouger ; elles donnent le choix entre agir ici ou ailleurs, en y allant ou en restant sur place, maintenant ou plus tard. Au fond, l'opposition fixe/mobile perd sans doute de son sens, s'agissant en tout cas des technologies et des réseaux.
  • Proche / lointain : qu'est-ce que la proximité, qu'est-ce au fond qu'être proche ?
  • Réel / virtuel : le réel "s'augmente", le virtuel agit sur le réel, les deux s'interpénètrent. Les interactions sont mixtes. On joue sur ces deux tableaux pour contrôler sa vie et ce qu'on en montre aux autres.
  • Mise en évidence / transparence des outils : les outils doivent se fondre dans l'environnement mais dans le même temps, leur maîtrise permet de garder le contrôle, de tricher, d'inventer... Et ils peuvent garder un statut de signe.
  • Transparence / opacité : on arbitre en permanence entre transparence et opacité, que ce soit vis-à-vis des grands systèmes (entreprises, administrations) ou des autres. On joue dessus, sur tout un spectre de formes de visibilité ; on peut aussi tricher, jouer de la transparence pour en fait, désinformer...
  • Privé / public : les frontières entre vie privée et vie publique, espace privé et espace public, se brouillent. Elles ne disparaissent pas forcément pour autant : on jongle avec, la "mise en spectacle" de sa vie est en réalité très maîtrisée, on filtre, on sélectionne, on se met en scène.
  • Connexion / déconnexion : la connexion permanente qui est le propre des technologies "ambiantes" donne naissance à tout une gamme, un spectre presque continu, de formes de "déconnexion" : du joignable à l'injoignable, du visible à l'invisible, du localisé à l'introuvable... au travers de règles, filtres, blocages, masques, pseudos, formes plus ou moins totales d'anonymat, triches...
Page mise à jour le 15/03/2007 15:55 RSS